Voir de nouvelles têtes et faire de nouvelles rencontres, c'est toujours chouette ; surtout au début. Cet été, le hasard a ainsi mis sur mon chemin un authentique passionné de poker prénommé Amaury. Nous avons ainsi pas mal échangé autour de ce milieu fascinant qu'est le poker. A la vérité, il a surtout beaucoup parlé de ses martingales en ligne, tandis que pour ma part j'ai beaucoup écouté. De ce que j'en comprends, il a tendance à gagner vite. Mais il finit toujours par tout dilapider au final. La faute à pas de chance. Alors il a récemment décidé de s'acheter des livres de poker. Cette fois-ci ça sera la bonne. En 2026 il prévoit de gagner vraiment. Je suis fasciné par cet authentique spécimen. Quoi qu'il en soit, mon nouveau camarade est un trentenaire assez sympathique avec pas mal d'humour, doté d'un flegme supérieur à la normale, et qui a pour particularité d'organiser régulièrement des parties privées à son domicile disputées sous la forme de mini-tournois de type sit and go, réunissant à chaque fois une poignée de joueurs. Il dispose à cet effet d'une grande mallette pour le moins rutilante, avec de très beaux jetons en céramique.
L'été étant une période de l'année propice aux vacances et autres escapades, il en résulte bien évidemment que les compagnons d'aventure habituels ne sont pas toujours aussi disponibles que d'ordinaire, et mon nouveau camarade Amaury s'est ainsi retrouvé avec un besoin ponctuel de joueurs. Lorsqu'il m'a convié à participer à l'une de ses soirées, je n'étais que peu intéressé, sachant que je profite habituellement de l'été pour me tenir éloigné du poker, afin de me ressourcer mentalement. Mais il a malgré tout su titiller mon orgueil, en se prétendant très doué et en voulant absolument se mesurer à moi. J'ai donc fini par accepter son invitation : après tout, d'un point de vue ethnologique comme ludique, je sais pertinemment qu'il est toujours intéressant de voir comment des Jean-Michel Random (c'est à dire des Monsieur tout le monde) évoluent lorsqu'on leur confie deux cartes et une pile de jetons.
C'est donc ainsi que je me suis retrouvé presque malgré moi à disputer l'un de ces sit and go, sachant que nous n'étions en tout et pour tout que six joueurs.
Deux des autres adversaires m'ayant fait bonne impression au préalable, je me suis dit que je n'allais a priori pas m'ennuyer malgré le manque d'enjeu (10 euros la participation). Au poker en présentiel, avoir des adversaires sympathiques avec lesquels partager de bons moments de convivialité, c'est déjà très bien. Mais avoir des adversaires sachant jouer, c'est encore mieux. Mon camarade organisateur s'est proposé pour assurer le rôle du croupier tout du long... ce qui n'est pas plus mal sachant que lorsque ce rôle est tournant et qu'il échoit à des participants peu aguerris, il en résulte que le rythme du jeu se retrouve considérablement ralenti au fur et à mesure que les approximations et erreurs se multiplient.
Sachant tout cela, en dehors d'Amaury dont le niveau de jeu s'est révélé être au final plus que correct, deux des adversaires présents autour de la table m'ont donné l'impression de savoir un peu manier les cartes mais sans être aguerris pour autant, tandis que les deux derniers joueurs complétant la tablée étaient deux débutants peu familiarisés avec les us et coutumes du poker, de telle sorte que très vite, dès la première soirée, je me suis décidé à faire preuve de bienveillance en les aidant à trouver leurs marques, afin qu'ils puissent appréhender les règles élémentaires de ce jeu : usage de la parole, gestion des jetons, calibrage des mises, initiation empirique au calcul des cotes mathématiques.
Par ailleurs, j'ai très vite repéré que mon camarade organisateur Amaury commettait des erreurs récurrentes en tant que croupier, en sus de se montrer piètre pédagogue envers les novices. Il voulait m'impressionner, mais il m'a rapidement déçu à mesure que son flegme débonnaire initial s'est mué en morgue et en ressentiment face au comportement erratique et à la chance insolente des deux joueurs débutants (Mathieu et Pierre-Antoine). Pour ma part, j'aurais dû gagner, mais n'ai pu faire mieux que deuxième au final, faute de chance.
J'ai de nouveau pas mal traîné des pieds lorsqu'il m'a été proposé peu après de refaire une nouvelle soirée impliquant les mêmes protagonistes. Mais n'ayant rien de mieux à faire ce soir-là, j'ai eu la faiblesse de redire oui à mon camarade organisateur avide de revanche. En raison de mon élimination précoce lors de cette seconde session, je me suis retrouvé investi de la fonction de croupier pour le reste de la soirée, tout en continuant en parallèle à faire preuve de pédagogie envers les quatre autres participants les moins aguerris.
A un moment, alors que le pot a déjà pas mal gonflé préflop, mes deux camarades Amaury et Pierre-Antoine (le plus kamikaze des joueurs débutants) se retrouvent successivement à faire ouverture / relance / surrelance / surrelance à tapis / tapis payé juste après le flop, alors même qu'ils sont pourtant encore très profonds en jetons et que le flop en question est pourtant modérément sexy :
![]()
![]()
un flop anodin
![]()
Amaury fait tapis
![]()
Pierre-Antoine paye
Voilà un coup qui a été joué de manière extra-agressive de part et d'autre, mais après tout, pourquoi pas. Quoi qu'il en soit, j'ai accumulé tellement d'expérience en ligne depuis toutes ces années à multi-tabler plusieurs soirs par semaine que je connais généralement les pourcentages et les cotes mathématiques avec une marge d'erreur minime (généralement 2 pts au maximum, parfois jusqu'à 5 mais jamais au delà). En l'espèce, je sais qu'il s'agit d'un 50/50 et cela explique pourquoi avant de révéler la turn et la river, j'ai le malheur de dire à Pierre-Antoine qui a l'air peu sûr de lui qu'il possède 50% de chances de remporter le coup et qu'il a bien fait de payer la sur-relance à tapis d'Amaury. Et là, c'est le drame. Amaury me soutient mordicus qu'il a au moins 65% de chances de remporter ce coup en l'état. Je lui rétorque que c'est selon moi un 50/50 et que je ne le vois pas être au dessus de 52% dans le meilleur des cas, même avec ma marge d'erreur que je m'accorde. J'ai beau tenter à de multiples reprises de lui expliquer le principe des pourcentages et des cotes mathématiques qu'il semble confondre avec le concept d'équité par rapport au montant du pot et des jetons déjà engagés, rien n'y fait. Près de dix minutes de palabres, il refuse toujours d'écouter. Nous décidons opportunément d'une pause de quelques minutes. Et là, Amaury fait appel à son gourou génial, j'ai nommé : l'intelligence artificielle Gemini ! Et cette superbe intelligence artificielle, malgré un exposé correct de l'énoncé vient renforcer à ma grande stupeur son sentiment premier et annonce 66% de chances pour Amaury de remporter le coup avec sa potentielle quinte par les deux bouts. Abasourdi, j'essaye alors d'expliquer à Gemini son erreur à l'aide de quelques lignes supplémentaires. Gemini persiste dans son erreur et continue à halluciner en produisant un calcul final fantaisiste.
Pourtant, les probabilités réelles sont bel et bien celles que j'ai annoncées (merci cardplayer.com), puisqu'il s'agit en réalité d'un 49,2 vs 50,8%. J'ai beau montrer à Amaury la calculatrice de cardplayer que j'utilise depuis des années en ligne lorsque j'en ai besoin. Par acquis de conscience, je rentre même l'équation du problème dans Chatgpt... qui en conclut lui aussi qu'il s'agit effectivement d'un 50/50. Rien n'y fait. Par un incroyable concours de circonstances, Gemini et Amaury se sont alignés sur un pourcentage erroné similaire, ce qui le rend dès lors imperméable à toute tentative d'explication, alors même que je lui propose de décomposer tranquillement le calcul à la main. Plus aucun moyen de le raisonner, dès lors. Je commence la moindre phrase, il m'interrompt et balaye d'un revers de main. Systématiquement. C'est d'autant plus pénible que je tente pourtant ici de mettre mes neurones, ma patience et mon temps à son service afin de l'aider à réaliser à quel point son erreur de calcul est grossière, et je me heurte à quelqu'un de désormais totalement buté, prêt à camper sur ses positions jusqu'à la mort, puisque Gemini est dans son camp. Je tente une énième fois de lui expliquer en douceur via une nouvelle approche, mais il m'interrompt d'un laconique "Je m'en bats les couilles". Après ce pur moment de poésie de sa part, je décide d'arrêter les frais avec lui. Définitivement.
| C'est un flip, bordel ! |
Par respect pour l'ensemble des autres joueurs à table, je poursuis la distribution des cartes avec professionnalisme et impartialité. Parce qu'il est facétieux, le Dieu du Poker décide de favoriser Amaury, qui remportera non seulement ce 50/50 crucial grâce à l'apparition d'un valet dès la turn (qui lui donne sa quinte), mais se met à remporter tous les autres coups importants de la soirée, tant et si bien qu'il finit par remporter le sit and go.
Une fois les cartes et les jetons rangés, nous avons procédé à la fermeture de sa très onéreuse mallette de poker et je ne lui ai dès lors plus du tout adressé la parole. Je ne fréquente pas les gens grossiers.
Lorsque l'inintelligence artificielle rencontre la bêtise naturelle, cela peut aboutir à un véritable désastre. N'oublions jamais que même une pendule cassée donne l'heure exacte deux fois par jour.