Translate

vendredi 19 février 2021

Assoupissement

Un lundi soir de poker comme un autre. Et pourtant, ce lundi de février 2021 n'aura pas du tout été le même qu'un autre.

Un début de soirée idéal, avec des stacks qui grimpent à toutes mes tables. Un début de soirée entamé comme dans un rêve, d'autant que j'avais accumulé une montagne de jetons dans LE tournoi du soir qui pouvait rapporter gros. Voilà le tableau avant que le rêve ne bascule vers le cauchemar.

La capacité de concentration optimale d'un joueur n'est pas infinie, surtout lorsque le multi-tabling intensif se prolonge dans la durée. Ne pas être éliminé de ses tournois, c'est chouette et laisse augurer d'une session profitable, mais cela également génère un petit surcroit de fatigue ; avoir à jongler avec les fenêtres demande de la concentration. Au-delà de 9 tables de tournoi en simultané, l'exercice nécessite une vigilance accrue. Sachant par ailleurs que j'ai tendance à mixer les variantes (Holdem, PLO, PLO8) et que la gymnastique intellectuelle n'est pas exactement la même, l'exercice n'est au final pas de tout repos. Il faut avoir l'oeil.

La soirée promettait donc vraiment d'être plus fructueuse que d'ordinaire, les places payées étant près de poindre un peu partout. C'était sans compter sans le grain de sable du marchand. A la pause de 23h00, n'ayant ni l'envie ni le besoin de m'abreuver, de me restaurer, de satisfaire un besoin naturel ou même de surfer sur le net afin de passer le temps, je décide de m'accorder quelques instants de pause sur le canapé du salon. A ce moment précis, ayant dormi normalement la veille, je ne suis pas à proprement fatigué. Mais je tiens à être en forme dans la deuxième partie de soirée, celle du money time où les décisions peuvent coûter ou rapporter cher. Je m'installe alors confortablement et je ferme les yeux, bien décidé à mettre à profit chacune des 300 secondes (cinq minutes) qui me sont offertes. Ces quelques secondes de relaxation ne seront pas superflues, me dis-je alors.

Je rouvre les yeux après quelques instants de détente. Un bref instant, j'ai entrevu les portes des contrées des rêves. Un trop bref instant. A peine plus d'une minute s'est écoulée. Mauvais timing. Je constate en effet en levant la tête que la pause est toujours en cours en zyeutant mon écran d'ordinateur au loin. Je peux glaner encore quelques secondes de répit. Bis-repetita un bref instant plus tard : mon écran d'ordinateur affiche toujours la pause en cours. A ce moment-là, toutefois je sens que mes paupières s'alourdissent quelque peu et j'ai le sentiment de m'être plongé dans une furtive escapade onirique. Tout est sous contrôle. Je ne me sentais pas fatigué mais à présent je me dis qu'une petite minute de pause supplémentaire ne me fera pas de mal. Je laisse divaguer mon esprit, et à nouveau je sens que de nouveaux micro-rêves s'immiscent dans mon cerveau. Mes paupières deviennent un peu plus lourdes. Juste un peu. Je sursaute alors et croyant m'être endormi une minute de trop. La pause est forcément terminée. Je rouvre les yeux avec extrême difficulté. Satanée pause ! L'espace-temps semble échapper à mon contrôle. Elle est toujours en cours : mon écran d'ordi est formel. J'ai perdu la notion du temps. Je me dis alors que je vais me lever dans 30 secondes quoi qu'il arrive, par sécurité. Et j'entame le décompte. Sauf que je ne parviens pas à le terminer.

Lorsque je rouvre les yeux, je passe en quelques secondes de la confusion à la stupeur. J'ai été kidn'happé par Morphée pour une micro-sieste impromptue. L'esprit embrumé,je me précipite vers mon ordinateur je constate avec effroi que les tables ont repris depuis une bonne demi-heure déjà ! Une demi-heure à me faire dévorer mes blindes non-stop.

Sur la plupart de mes tables, je suis déjà mort. Dans le silence et l'indifférence, en ayant malgré tout atteint les places payées sur deux d'entre elles. Mais à ce moment-là le coup de grâce n'a pas encore été porté puisqu'il me reste encore 4 tables actives avec des jetons... je me dis alors naïvement que je peux encore rebondir. Sur deux d'entre elles je suis mourant avec moins de cinq blindes. Aussitôt englouties par l'implacable Dieu du poker courroucé, qui me punit aussitôt d'avoir été pactisé avec le marchand de sable. Mais la sanction divine ne s'arrête pas là. Sur les deux autres tournois où je dispose encore d'au moins une dizaine de blindes malgré mon absence prolongée, je suis également sanctionné et éjecté manu-militari en moins de 3 minutes : un bad beat, un coin-flip perdu et c'est le coup de grâce. Je me retrouve dans un état second, tel une âme en peine errant dans les limbes. La soirée de rêve aura ainsi définitivement viré au cauchemar.

J'avais toujours évité jusqu'ici de m'endormir au cours de mes centaines de sessions nocturnes. Ce soir-là, je ne ressentais pas de fatigue particulière. Et pourtant, j'ai sombré. C'est la vie. Je ne suis pas un robot. Je suis juste un homme. Un homme qui respire. Un homme qui fatigue. Un homme qui rêve. Un homme qui cauchemarde. Un homme. Juste un homme. Satanée pause. Elle m'aura coûté cher.