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mardi 5 septembre 2017

Vicissitudes du poker chapitre 1 : les moments de solitude

Une élimination lors d'un tournoi important, au poker, c'est comme une petite mort. Une sensation de vide. Un moment de solitude. Inévitablement, on refait les coup-clefs dans sa tête, on ressasse un peu, et un semblant de frustration s'installe sans parvenir à être évacué en totalité. Il faut alors attendre une nuit de sommeil réparatrice ou bien alors le prochain gros gain pour effacer les traces de cette frustration. Car sur le moment, on éprouve bel et bien un fort sentiment de solitude et une humeur taciturne. Rien pour adoucir notre peine du moment. Personne à l'horizon pour nous consoler.

Idéalement, le joueur performant et solide mentalement doit pouvoir rester totalement insensible à ce genre de phénomène afin d'aussitôt rebondir sans altérer le moins du monde son jeu, mais en pratique c'est loin d'être toujours le cas. Y compris chez les meilleurs. Car nos émotions en tant qu'être humains sont bien plus délicates à dompter que le plus fougueux des étalons. On regimbe, on se cabre, et il est parfois difficile d'éviter la chute. Dans de tels moments, on se sent inévitablement seul et piteux.

15% seulement. C'est le nombre de fois où un solide joueur inscrit dans un tournoi parvient à atteindre les places payées. Autant dire que l'on est programmé pour échouer, au poker de tournoi. Echouer, encore et encore. Parfois injustement. Parfois cruellement. C'est la dure loi de ce jeu. Mais ce n'est pas tout : de par l'échelle exponentielle des gains promis aux lauréats, une fois que l'on atteint les places payées, il faut encore se hisser sensiblement tout en haut au classement final pour s'extraire de la zone des clopinettes et générer un gain qui soit réellement valorisant sur le plan lucratif et satisfaisant sur le plan mental. Je le répète à l'envi, seule la première place est réellement belle. Mais elle est chimérique par essence. Les gains conséquents et les joies pures sont donc rares. De ce fait, et face au phénomène induit par la variance, la fréquence à laquelle un joueur parvient à s'extirper de la masse contient une part substantielle d'aléa. On peut tout à fait enchainer les périodes fastes sans réellement les mériter, et vice versa. Ces phases sont on ne peut plus logiques à théoriser à et expliquer, mais relativement difficiles à vivre lorsque l'on essuie une énième élimination en tournoi et que le succès semble nous avoir abandonné sur une trop longue période. Car l'être humain est un monstre de subjectivité : on a tôt fait d'avoir l'impression que la chance est un dû et la déveine une injustice.

En cette année 2017, je ne compte plus les fin de soirée teintées de morosité lorsque - juste avant d'éteindre mon ordinateur - je contemple mes statistiques récoltées froidement par mon logiciel Xeester au cours de la session écoulée et qu'elles m'indiquent très clairement que je suis à marée basse. J'ai désormais pris l'habitude de rédiger un petit tweet résumant en une phrase mon bilan du soir, et force est de constater que les tweets à connotation joyeuse sont réduits à la portion congrue du fait d'une double tendance à laquelle je fais face depuis le début de l'année. Si j'en crois mes statistiques, je joue probablement un peu moins bien ces temps derniers puisque mon EV théorique s'est quelque peu tassé. Peut-être est-ce concomitant à l'augmentation significative de mon volume de jeu en Omaha au détriment du Hold'em ? Difficile pour moi d'y voir clair à ce niveau-là. Je souffre par ailleurs depuis quelques mois d'une déveine bien réelle, matérialisée par un écart sensiblement accru entre mon EV théorique et mon EV réel. Toujours est-il que les fins de soirée tristounettes sont plus présentes que d'accoutumée. Ayant la chance d'avoir un mental particulièrement solide comparé au joueur lambda, j'ai l'impression que tout ceci n'impacte pas la qualité de mon jeu. Aussi, demain je repartirai au combat toujours aussi vaillant, prêt à saisir ma chance qui se dérobe beaucoup trop à mon goût ces temps derniers. Mais pour la première fois depuis mes débuts au poker, mon mental est mis à rude épreuve par la variance, et mes moments de solitude le soir deviennent quelque peu pesants, même si je fais parfaitement le dos rond en attendant retour à meilleure fortune.

J'ai fini par comprendre que le poker est vecteur de solitude lorsque les vents sont contraires et que le cap devient impossible à tenir. Tel un capitaine Cook sur la Bounty devant faire face à la mutinerie de son équipage, il s'agit alors de limiter l'impact de ladite mutinerie afin de ne pas finir noyé - ou pire encore - dans les eaux infestées du requin du pacifique. Bien entendu, ceux qui sont à l'aise financièrement et qui jouent uniquement pour passer le temps ne sont par essence pas impactés par ce sentiment de désertion, mais qu'en est-il pour tous les autres ? Je pense essentiellement à ceux qui n'ont pas la chance d'avoir un esprit suffisamment cartésien et optimiste, et dont le moral se retrouve une énième fois effrité en fin de soirée, lorsque la marche triomphale envisagée au départ s'est muée dans les faits en piteuse débâcle à la suite d'une tantième élimination. Ces gens doivent vraiment finir par être malheureux, le soir, avant d'aller se coucher. J'en viens à me pose la question suivante : le poker ne serait-il pas parfois aussi un jeu de masochistes ?


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